Mauvais Sang numéro 12 / Édito

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Le numéro 12 du journal Mauvais Sang est sorti ! Et avec lui, nous comptons bien continuer de dézinguer les dégueulasseries à droite et à gauche que nous voyons fleurir ici et là.
Fabien Mandon, chef d’état-major de l’armée, déclare le 18 novembre 2025 qu’il faudrait se préparer à « accepter de perdre ses enfants » dans l’effort de guerre menée par la France et l’Union Européenne contre la Russie. Si sa déclaration crée bien un effet d’alerte et qu’on y sent une bourde de communication, il en dit long sur le contexte politique dans lequel nous grandissons et vieillissons. Alors que depuis l’invasion de l’Ukraine, on nous rabâche que la guerre est à nos portes (retour du SNU pas retour du SNU), le budget de l’armée doublera entre 2017 et 2027, le service militaire volontaire a finalement été adopté, redessinant le visage d’une armée inclusive, qui compte bien s’étendre et faire de la « jeunesse » son fer de lance, sa chair à canon, ses petits soldats.
Du 5 au 7 décembre a eu lieu le week-end anti-travailliste organisé par le CAT (Collectif Anti-Travail) à Paris où plusieurs dizaines de personnes sont venues discuter de l’histoire des luttes contre le travail mais aussi de perspectives de luttes actuelles. Partout, on nous demande de travailler toujours plus, partout, le travail, mais aussi la perspective et les logiques de l’effort de guerre s’infiltrent. A l’école, au collège, au lycée, à l’université, à l’hôpital. Peut-être faudrait-il s’inspirer de ce type dans les Vosges qui, le 20 novembre, suite à un retard de paiement de ses allocations, est revenu dans son agence France Travail avec l’intention affichée de tout péter à la batte de base-ball !
Depuis tout ce temps, notre ennemi (l’État, le Capital, sa police, son armée qui veut nous envoyer crever au front, son industrie qui veut nous envoyer crever à l’usine et dans des bureaux) n’a pas changé, et il passe sérieusement à l’offensive.
Mais la meilleure défense, c’est l’attaque ! Vive la révolution !
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Des enfants bâtards de l’anarchisme et du communisme.

Salut la psychothérapie institutionnelle ?

Pour Didier et pour Claire, pour tous les suicidés de la psychiatrie pour qui on aurait voulu un monde plus grand

« L’ARS tient à saluer la contribution historique de La Borde et de La Chesnaie à la psychiatrie française »… (Communiqué de l’ARS Centre Val de Loire du 17 octobre 2025). Salut, c’est-à-dire au revoir, ciao, à jamais, c’est fini, refermons sans histoire la longue expérience de psychothérapie institutionnelle de La Borde et de La Chesnaie, ficelons d’après des décisions d’« experts en santé mentale » « le non-renouvellement de l’autorisation d’activité de psychiatrie », car l’hospitalisation longue coûte cher, bien trop cher, car on ne voit pas bien où ça mène, cette tambouille de soignants et de soignés, ce processus collectif sans trop de bornes spatiales et temporelles, cet en dehors de la fameuse « Cité » dont on dit qu’il faut absolument faire partie. Ne serait-ce pas un insigne honneur que d’être assigné à un ESAT mortifère et débilitant plutôt que de déambuler librement dans une clinique qui n’a même pas de portique de sécurité ? Un insigne honneur que de conditionner l’accès à son logement médico-social à la preuve permanente de sa bonne obéissance au contrôle social plutôt que d’occuper plusieurs mois, voir plusieurs années, voire plusieurs décennies, un lit financé par la sécurité sociale ? Mais qui donc ne rêve pas de cette Cité pleine de travail, d’atomisation, de contrôle fourré au contrôle, de normes et d’ordre quotidien ? La Cité est « ouverte », elle accueillera dans sa rue, sur ses trottoirs, dans ses centres d’hébergement d’urgence, dans ses urgences psychiatriques maltraitantes, toutes les vies qui ne trouvent pas d’« asile » au sens où Fernand Deligny l’employait. Il est vrai qu’il n’existe pas d’ailleurs du capitalisme, on le voit tous les jours, mais La Borde comme La Chesnaie sont néanmoins des tentatives de longue date de forcer un coin du monde à faire sa place à l’improductif, à la persistance de l’anormalité, de la folie, et à leurs rythmes singuliers. C’est justement cet en dehors des injonctions de la Cité qui est attaqué par la décision de l’ARS d’octobre. La Cité avance un peu plus ses pions dans les deux dynamiques actuelles : celle de la capitalisation du soin (en réduisant drastiquement l’hospitalisation longue pour préférer une gestion à flux tendu des malades) et celle, qui concerne tous les révolutionnaires, de la liquidation de l’héritage de 68. La psychothérapie institutionnelle est en effet indissociable des aspirations anti-autoritaires et libertaires de la période qui a suivi la seconde guerre mondiale. C’est l’institution figée, fixée en hiérarchies, en spécialisations et en routines inquestionnables qui est saisie comme « malade », productrice de camps niant toute singularité (le camp des soignants, lui-même distinct entre camp des médecins psychiatres en chef et camp des infirmiers, aides-soignants, cuisiniers, etc, face au camp des patients réduits à des diagnostics). Pour lutter contre cet encampement mortifère (que n’importe quelle institution, psychiatrique ou non, produit nécessairement), la mise en commun du souci du soin est pratiquée à travers de nombreuses manières de s’organiser collectivement contre la division du travail. Mais l’attaque présente de l’ARS contre La Borde et La Chesnaie nous rappelle qu’il ne saurait exister longtemps de place faite à l’improductif et à un asile soignant sans batailles et révoltes permanentes contre les rouages du contrôle social et du capitalisme. Si du côté de La Borde il semblerait qu’un premier temps de contestation et de recours juridiques s’ouvrent, il ne tient qu’à nous, nous qui sommes ailleurs, de nous emparer d’un début de lutte et de déborder ce cadre en rappelant combien personne ne veut vivre dans la Cité aux conditions du capitalisme. La misère du champ médico-social nous est sans cesse rappelée, notamment en ces jours de grève et de mobilisations qui n’ont de chance d’être vivifiants que s’ils sont rejoints par-delà les spécialisations dans le travail. Par la lutte et par la révolte, poursuivons la mise en commun du souci du soin, qui que l’on soit, où que l’on soit. Contrairement à ce que semblerait avancer mensongèrement le communiqué de l’ARS en question, les cliniques de La Borde et de La Chesnaie ne sont pas des hôpitaux fermés sur eux-mêmes dans une dynamique asilaire de long terme, dont il faudrait extraire des pensionnaires entravés dans le développement de liens autres. Il y a bien plus de liens qui peuvent fourmiller dans ces deux cliniques que dans l’atomisation quotidienne de la normalité des villes. Il ne tient également qu’à nous de proposer davantage de circulations entre les luttes et les lieux de soin, en nous inspirant de tout cet héritage de 68 étrangement mis en suspens ces dernières décennies… Rappelons-nous que, par exemple, des insoumis au service militaire venaient partager un peu de cet « ailleurs » relatif de La Borde, contribuant ainsi à ce lien nécessaire entre lutte et asile soignant. Alors qu’un service militaire est à nouveau au goût du jour, que la mise au travail exacerbée de tous est martelée, dynamitons toutes les sectorisations, tous les encampements en « premiers concernés », et concernons-nous tous par le refus de ce monde bien trop normal !

PROMETTONS LA GUERRE A CEUX QUI LA PRÉPARENT !

Après l’abandon discret du Service National Universel (SNU), qui avait pour ambition initiale de devenir progressivement obligatoire pour tous les jeunes de 16 ans, on aurait pu espérer qu’aucune nouvelle disposition pour le fumeux réarmement patriotique ne vienne la remplacer. Mais il apparaît maintenant que la volonté de préparer une nouvelle génération prête à tenir le fusil et à se conformer aux toutes les directives de l’État est tenace.
Lors du 14 juillet dernier, Macron annonçait déjà : « Pour être libre, il faut être craint, pour être craint, il faut être puissant », appelant encore à un sursaut de la population pour qu’elle se range derrière son armée, ajoutant que les hausses de dépenses dans la préparation à la guerre doivent être financé non pas avec de la dette, mais avec la production et le travail, en appelant à l’union sacrée. Autrement dit, effort de guerre, économie de guerre, et tout le monde y participera. « L’engagement citoyen » qui était vendu par le SNU n’était sans doute pas assez militarisé et a donc été remplacé par le Service National annoncé le jeudi 27 novembre. 10 mois d’encadrement militaire, sur le territoire national, pour les 18-25 ans, sans condition de diplômés, dès l’été 2026 avec 3 000 volontaires, rémunéré 800 €/mois. L’État veut rendre la proposition alléchante en promettant rémunération et crédits ECTS (pour les étudiants). Une aubaine pour tous les conseillers d’orientation et d’insertion à France Travail, dans les missions locales, dans les classes spécialisées et les lycées pros, qui vont pouvoir réorienter cette masse de non-insérés et d’individus en perte de “projet professionnel” vers la défense de la Nation.
Pour l’instant, il n’a pas vocation à devenir obligatoire, mais à être progressivement élargi pour arriver en 2035 à 50 000 participants. Il est certain que cette décision de mettre sur la base du volontariat est pensée pour faciliter l’acceptation sociale du Service National, et qu’une fois qu’il sera installé et solidement mis en place à grande échelle, il suffira d’une nouvelle conférence de presse pour le rendre obligatoire.
N’attendons pas cette décision pour rappeler qu’il n’y a aucune émancipation à trouver dans l’engagement pour la patrie. Que la seule lutte qui libère, c’est celle qui s’attaque aux pouvoirs, pas pour en instituer un nouveau ou un concurrent mais pour les mettre à bas.
Evidemment, avec ce service national, il n’est pas seulement question de créer un temps de mixité sociale, pour devenir un bon petit citoyen (ce qui est déjà un problème), mais c’est aussi d’avoir une base plus large de réservistes, prêt à être mobilisés sur réquisitions « en cas de crise majeure ». C’est une leçon directe de l’évolution moderne de la guerre, qui pensait n’avoir plus besoin de conscription, que des professionnels accompagnés des nouvelles technologies suffisait, mais le front russo-ukrainien l’a démenti, et l’on voit régulièrement des porte-parole d’armée parler du manque cruel de masse humaine sur le front, c’est-à-dire de chair à canon. C’est donc aussi ça l’idée, de familiariser la population à l’idée que la guerre fait partie du monde, qu’elle est inévitable et qu’il faut juste s’y préparer pour la gagner.
Mais que pouvons-nous faire ? Il y a eu une mobilisation contre le SNU, notamment par les lycéens qui régulièrement dans les blocus s’opposaient à la généralisation de ce service militaire. Espérer seulement que ce sursaut militariste ne prenne pas, que les uniformes, les levées de drapeau, et la discipline ne fassent pas rêver, et que l’État ne parvienne pas à remplir ses projets ? Mais ça ne suffira pas. Il faut, face à cette pression, redoubler nos cris qui rappellent que nous haïssons la France et toutes les nations, et que tous ceux qui portent leurs uniformes sont les incarnations de l’autorité que nous combattons. Rappelons ici que cette propagande patriotique est partagée par tout le spectre des gestionnaires de l’État. Si LFI s’oppose au projet, alors que Renaissance, LR, le RN et le PS y sont favorables, c’est qu’ils ont concocté leur propre réponse à la question du patriotisme et de la remilitarisation : leur dernier programme L’Avenir en commun propose une conscription citoyenne pour tous les jeunes de 18 à 25 ans, d’une durée de neuf mois, rémunérée au SMIC, censée constituer une Garde Nationale en cas de crise majeure. Bonnet blanc et blanc bonnet donc.
Et pour quand les cris ne suffisent pas, des idées pourraient émerger à partir de ce qu’il s’est passé à Ixelles il y a quelques semaines. T., arrêté dans la nuit du 10 novembre par les keufs belges, accusé d’avoir essayé de brûler trois voitures de police. Il est aujourd’hui en prison préventive, le temps de l’enquête, à la prison de Haren. La solidarité, c’est l’attaque contre les autoritaires de ce monde, nos ennemis de toujours, qui mettent en prison ceux qu’ils accusent de se révolter.
Le 5 novembre 2025, en Allemagne, dans plus de 90 villes, des grèves et manifs se sont produites pour protester contre le projet de «service militaire volontaire» et la possible conscription obligatoire prévue par l’État allemand. A quand une réaction similaire ici ?
Nous devons refuser cette route morbide qui nous est promise. Ceux qui préparent la guerre veulent la guerre ! S’ils nous font prendre les armes un jour, c’est contre nos supérieurs que nous tirerons.
Désertion, révolte, attaque, sabotage, blocage, tout mais pas les rangs.
Solidarité avec T, et avec tous ceux qui refusent le pouvoir de l’uniforme.

Question piège

Texte reçu par mail

Les bons élèves peuvent résoudre tous vos problèmes,
mais ils ne savent rien qu’ils n’aient appris,
ils ne savent rien de ce qu’est la pluie.

CharlElie Couture, Tous les bons élèves

En 2024, année des JO, le coup de sang de fin de match de boxe de la boxeuse italienne Angela Carrini sera l’instrument d’une panique morale queerphobe à grande échelle. La gagnante du match Imane Khelif, sportive algérienne, fait l’objet d’une grande campagne d’harcèlement et de diffamation des conservateurs du monde entier, remettant sa légitimité à concourir dans la catégorie femme en question.
Alors, en a-t-elle le droit ? Est-elle une femme ? Sortons nos stéthoscopes, plongeons dans ses chromosomes ! Non ? Non ! Question piège ! Ce n’est pas Imane Khelif qui n’a pas sa place dans ces compétitions, mais ces catégories de sexes qui sont trop étriquées pour la richesse et la diversité de nos individualités !
Le piège est retors. Déjà, les réponses sont peu créatives : il n’y en a que deux ! Deux catégories de sexe, basées sur un petit nombre de paramètres supposément alignés comme les chromosomes, les gonades, les hormones, jusqu’aux caractéristiques sexuelles secondaires, sans s’embarrasser d’embrasser toutes les variations possibles des combinaisons de ces mêmes paramètres, ou d’en choisir d’autres. Mais le piège ne s’arrête pas là. La question sous-entend dès le départ que la vérité sur qui nous devrions boxer se trouverait dans nos chromosomes, nos appareils génitaux, bref, ailleurs que dans notre volonté. Avec la Réponse vient tout un ordre auquel se soumettre. Car le sexe n’a jamais été qu’un simple outil de la science, ni d’organisation de tournoi de boxe. Cette question piège traverse ce monde et nous est posée tous les jours. Elle est née dans un monde genré, qui organise l’asservissement des unes à l’Autre masculin pour se reproduire en tant que société.
Le piège de cette question, tous les jours, c’est de vouloir faire plier notre volonté afin d’asservir nos corps. Tout se passe comme si c’était notre corps, révélé par l’observation, le sens commun, la science, pourquoi pas la religion, qui serait l’origine et la cause de notre rôle de genre, alors qu’il se retrouve capturé dans un processus de domestication dont le but est de nous conformer aux attentes de ce monde.
Alors soyons les cancres du genre et rions de la Question. Les bons élèves, c’est pénible, de toute façon..

Le sociologue et la Révolution

Il était une fois, un sociologue endormi depuis plusieurs décennies.
Il lui fallait du repos après avoir durement travaillé hiver comme été
À bâtir sa carrière à l’université.
Mais son sommeil avait été si lourd que lorsqu’il revint à lui
Le printemps de la Révolution avait déjà fleuri.

« Misère ! » s’exclama le retardataire, « toutes mes études sur la société,
Mes statistiques et mes papiers sont à recommencer !»
Ce bougre solitaire allait bon train se lamenter :
« Quand je pense qu’il m’a fallu trente années d’analyse attentive
pour démontrer l’augmentation de l’abstentionnisme aux législatives ;
Des jours et des jours de séminaires et de réflexion
Pour parvenir à comprendre qu’au travail il y a parfois de l’aliénation ;
Des centaines d’heures d’entretiens
Pour prouver que les SDF n’ont généralement plus aucun bien ;
Des milliers et des milliers d’enquêtes
pour affirmer que les élites se reproduisent entre elles c’est un fait.
Des années passées à expliquer comment réussir en société d’après ma thèse,
pour tenir à distance ma culpabilité d’être parvenu et ainsi me mettre à l’aise.
Et surtout tant de courage et de ténacité importante
Pour mener jusqu’au bout mes observations participantes
Et révéler au monde entier l’injustice de la répression
Que l’État exerce sur ces individus que j’ai dû laisser partir en prison. »

Après de longues journées d’errance,
Dans un paysage de dévastations, il finit par saisir sa chance.
« Je serai le premier sociologue post-révolutionnaire ! »
Il se dit gaiement que quelque part sur terre,
Devait bien exister quelques normes et quelques règles dont l’analyse reste à faire.
Il se mit alors en quête de son prochain sujet d’étude
Il était alors loin de savoir que de sa fin c’était le prélude.

Il rencontra des buffles à cornes d’ivoire.
Véritables forces de la nature, affairées à poursuivre leur futur.
Et voulu étudier leur activité : un travail ? une sinécure ?
Mais n’ayant ni salaire, ni argent pour quantifier ;
N’ayant ni supérieur ni maître pour se faire exproprier ;
N’ayant ni diplôme ni école pour se spécialiser ;
Et surtout, ayant dans leur existence une infinité de raisons de vivre,
Ils ne trouvaient pas de fierté particulière dans leurs corvées à suivre.
Les voilà aimant, rageurs, chantants et destructeurs, meurtriers et oisifs,
Tout à la fois entremêlé dans des nœuds de désirs à vif.
Loin des besognes assommantes à s’en rendre ivre,
Notre sociologue ne savais plus où commencer pour écrire son livre.
« Ils doivent bien avoir des tâches ingrates à faire pour satisfaire leurs besoins ! » se dit-il avec Entrain.
« Depuis quand est-ce travailler que de s’alimenter, se nettoyer et prendre soin ? »
« Il doit bien y avoir un troc qui régule leurs échanges ! » s’entêta-t-il avec dédain.
« Nous donnons, nous perdons ; la valeur des choses change selon les rêves et les saisons. »
« Il doit y avoir un intérêt général de la communauté, qui oblige les individus à parfois se forcer ! » affirma-t-il tout certain.
« Qui est ce général dont tu parles ? Cet intérêt n’est-ce pas surtout ton gagne-pain ? »
Tout bredouille et tout chafouin, le sociologue passa alors son chemin.

Il rencontra quelques drôles d’oiseaux migrateurs,
Et voulu les interroger sur leurs coutumes et leurs mœurs.
Mais n’ayant plus de frontière à passer au péril de leur vie ;
Ni d’État pour les maintenir dans des cages polies ;
n’ayant plus à moisir éternellement entourés des mêmes têtes chagrines,
Ils ne trouvaient aucune fierté particulière à revendiquer leurs racines.
Les voilà en myriades de couleurs et de morphologies singulières,
se propageant, se mélangeant dans les échos de chants aquifères.
Loin de ses catégories socialement essentialisées sur des fumiers de haine,
Notre sociologue ne savait plus par où commencer pour théoriser son aubaine.
« Il doit y avoir avec certitude un groupe sur lequel établir mes statistiques ! » se dit-il avec joie.
« Difficile de déterminer un sujet d’étude depuis qu’aucune population n’est statique. »
« Il doit bien y avoir des caractères phénotypiques ou des entre-soi claniques ! » s’entêta-t-il dans sa foi.
« Tous bâtards, tous hybrides, milles vagues d’inconnus parcourent le monde et se fécondent pour donner des monstres magnifiques. »
« Il doit y avoir quelqu’un intéressé par le fait de savoir les proportions exactes de vos diversités ! » affirma-t-il en émoi.
« Ce quelqu’un est mort avec l’État qui voulait nous maîtriser.
Mais qu’en est-il de toi qui voudrais nous passer dans ton tamis sournois ? »
Tout bredouille et tout pantois, le sociologue alla explorer une autre voie.

Il rencontra des asperges phosphorescentes,
Qui poussaient tranquillement dans leur vie luminescente
Droit vers la lune, à leur rythme chacune.
Et voulu analyser laquelle était la plus méritante ;
laquelle était en vue de tous les envieux, afin de comprendre sa réussite et se l’approprier mieux.
Toutefois n’ayant plus de normes sociales auxquelles se soumettre ;
N’ayant aucune étiquette mondaine à respecter à la lettre ;
Ni à craindre le courroux qui s’abat sur qui a le malheur de ne pas se compromettre ;
Et surtout, trouvant dans leur entourage une altérité universelle
Ils ne trouvaient aucune fierté particulière à se distinguer des autres mortels.
Les voilà rutilant d’une trajectoire unique sous un astre inatteignable
À évoluer bon an mal an, dans la vulnérabilité d’une nuit véritable.
Loin des rapports humains mus par la solitude et l’aigreur, où l’on sacrifie autrui sur l’autel de son bonheur,
Notre sociologue ne savait plus par où commencer pour écrire son best-seller.
« Il doit forcément y avoir un critère pour qu’une asperge puisse se donner des grands airs ! » se dit-il avec plaisir.
« Une asperge a poussé jusqu’au centre de la terre. Une autre a fleuri sur la face cachée de la lune. Une autre s’est changée en prune. Une autre encore, a écrit des vers. »
« Il doit bien se trouver une caste plus brillante, plus charmante, qui règne sur l’hiver ! » s’entêta-t-il sans tarir.
« Aucune asperge ne brille d’elle-même. Nous filtrons des millions de planctons cristallins qui volent dans l’univers. »
« Sûrement qu’ils ne me partagent pas leurs codes, parce que moi je ne suis pas un cryptopode ! » affirma-t-il sans rougir.
« Nous ne montrons pas nos pieds, monsieur le sociologue, parce que nous ne savons pas où nous allons les mettre. Qu’en est-il de vous ? Jamais vos pantoufles ne vous embêtent ? »

Ivre de rage et de rancœur, le sociologue hurla : « ça ne se passera pas comme ça ! »
« J’ai besoin de conditions d’observation stables et objectives pour réaliser mes expériences ! 
Le monde est parti à vau-l’eau, soit, je le façonnerai pour y exercer ma science ! »
Pour faire redescendre sur terre l’idéal du Toute-choses-égales-par-ailleurs,
Le sociologue eut l’idée de terraformer le monde en un grand laboratoire.
Il installa des filets dans le ciel pour capturer les oiseaux migrateurs.
Il installa des chaînes sur la terre pour canaliser les buffles à corne d’ivoire.
Il installa des rangs pour distinguer socialement les asperges phosphorescentes.
Et enfin pu-t’il se livrer à des études descentes.

Il apparu vite cependant aux yeux de tous les révolutionnaires
Que l’ambitieux sociologue était devenu un tortionnaire.
Et en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire,
Le socio-flic fut pendu par les pieds, et relégué au passé du vieux monde, où il alla doucement pourrir.

Mauvais Sang numéro 11 / Édito

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Pas de doute : y aurait de quoi déprimer. Des manifestations anti-immigration en Irlande en juin et aux Pays Bas fin septembre 2025… des poussées populistes et sécuritaires qui progressent… : la réaction a gagné du terrain et a convaincu son petit monde. En France et à Paris, les aires subversives et contestataires semblent être réduites à peau de chagrin et gangrenées par la confusion, l’identitarisme et les batailles de chapelle idéologique.
Quant aux hypothèses révolutionnaires, elles apparaissent tragiquement aujourd’hui au mieux comme un doux rêve désuet, au pire, pour les plus cyniques, comme une vaste blague. Le martèlement de plus en plus appuyé pour la mise au travail généralisée de toutes les sphères de la société, mais aussi la menace toujours plus pesante d’une guerre mondiale visible par la militarisation et l’armement, rendent d’autant plus visible une apathie et une sidération où chacun est recroquevillé sur sa propre misère et sur ses propres angoisses. Loin sont les perspectives de luttes collectives, encore plus loin l’espoir de détruire ce monde pour faire apparaître le nouveau.
La police de l’immigration américaine, gonflée à bloc par un budget colossal et un soutien sans faille de l’administration de Trump, organise des rafles d’envergures de sans-papiers, semant la terreur et mettant en scène ses propres arrestations. Mais ! Face à cela, des émeutes anti-police de l’immigration (ou « ICE », Immigration and Customs Enforcement) ont été particulièrement virulentes et combatives à Los Angeles en juin 2025 et se sont étendues à de nombreux états, et perdurent depuis. En France, l’État semble vouloir imiter ICE et a organisé des rafles en juin dernier lors de plusieurs journées. Enthousiasmée par les contestations aux US, l’AG Antifa de Paris avait appelé à un rassemblement à la Gare du Nord en juin dernier, où des centaines de personnes sont venues et ont perturbé la circulation pendant plusieurs heures dans l’objectif d’empêcher des arrestations, qui étaient particulièrement présentes dans les gares parisiennes.
De l’autre côté de la planète, au Népal, à Madagascar, au Maroc, en Indonésie, au Pérou, les manifestations « GenZ » ont mis un sacré coup de pied dans la fourmilière. On retrouvera dans ce numéro un article sur le sujet « La Gen Z à l’assaut de Marineford ».
On espère que ce nouveau numéro de Mauvais Sang pourra contribuer à agiter réflexions, perspectives et discussions, car, plus que jamais, il nous semble nécessaire de réaffirmer une solidarité internationale et une position révolutionnaire non pas malgré mais CONTRE ce contexte, sa déprime et la peur qui s’infiltre.
Solidarité aux révoltés du monde entier ! Vive la révolution !
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Des enfants bâtards
de l’anarchisme et du communisme.

La Gen Z à l’assaut de Marineford !

Népal, Maroc, Madagascar, Indonésie, Pérou… ces derniers mois et semaines, des manifestations monstres, des émeutes ou même des chutes de régimes ont eu lieu dans différents pays du monde et ont fait souffler un vent qui ranime nos plus vifs espoirs !
En Indonésie, l’indignation montante aux privilèges des élites sur fond d’austérité a basculé quand le 28 août, les flics ont tué un jeune lors d’une manifestation à Jakarta puis quand, le 31 août, des vidéos montrant des parlementaires dansants alors qu’ils venaient de recevoir une allocation logement indécente deviennent publiques. Les semaines suivantes, des émeutes embrasent le pays, conduites par le slogan « Indonesia Gelap, Revolusi Dimulai » (« l’Indonésie est sombre, nous commençons la révolution »). Des parlements régionaux sont incendiés, des résidences de ministre pillées. La répression terrible, ayant mobilisé police et armée, qui a conduit à des dizaines de morts et de disparus, a depuis réussi son objectif d’intimidation… le mouvement avait aussi la particularité d’avoir comme symbole le drapeau de One Piece, ce manga sur les pirates et leur soif de liberté, un symbole repris ensuite du Népal à Madagascar en passant par le Pérou.
Au Népal, le souffle du mouvement qui dénonçait à la base le népotisme et les privilèges de la caste dirigeante a été destructeur. Le 9 septembre, après des semaines d’affrontements à Katmandou ayant mené à plus de 70 morts, les manifestants ont envahi le Parlement et les résidences de plusieurs membres du pouvoir, dont celle du premier ministre, et les ont brûlé de fond en comble ! Car on ne s’arrête jamais en si bon chemin, les sièges du Parti Communiste Népalais (marxiste-léniniste, le parti au pouvoir) et du PCN (de l’opposition maoïste, qui appelait les manifestants à être pacifiques), et du Congrès népalais, sont vandalisés par les émeutiers, et la prison du district de Kailali est attaquée puis incendiée, permettant à tous les détenus de retrouver la liberté !
Au Maroc, c’est la mort de 8 femmes après leur accouchement par césarienne à Agadir en raison du manque de moyens du secteur sanitaire marocain, qui a mis le feu aux poudres. Dès les premiers jours de manifs, le pouvoir a réprimé en interpellant ou en tabassant en masse tout contestataire, mais les révoltés ont continué de déferler dans les rues.
Récemment, le collectif GenZ 212, une des façades du mouvement, a annoncé que les manifs ne remettaient pas en cause les fondements de l’autorité royale, qu’elles se devaient de rester pacifiques et que les appels cesseraient momentanément suite aux promesses de réformes du roi Mohammed VI (alors qu’au même moment, la justice condamne à tours de bras nombre de contestataires par des peines de plusieurs années de prison)
On ne nous la fera pas ! Les jeunes marocains qui sont allés dehors, qui ont enflammé les rues, qui ont détruit les comicos, ceux qui se sont fait flinguer en tentant de prendre d’assaut des postes de police pour prendre armes et munitions, ceux qui ont blessé plus de 300 policiers, n’étaient en rien pacifiques et n’avaient sûrement pas qu’en tête d’améliorer le service public !
A Madagascar, les manifs et appels à la grève sont partis de l’exaspération provoquée par les coupures d’eau et d’électricité imposées à la population et se sont étendus à une remise en cause généralisée du pouvoir en place, alors que l’île connaît une pauvreté massive. Le pouvoir a réagi comme il sait si bien le faire : lacrymos, tabassage, tirs à balle réelles…. Dans les jours suivants, malgré les morts et le couvre-feu, le mouvement s’intensifie et des pillages massifs se déclarent : supermarchés, commerces, banques, hôtels … tout y passe, malgré les appels au calme des démocrates !
Au Pérou, c’est aussi un système généralisé de corruption du pouvoir et des nouvelles réformes sur les retraites, qui est dénoncé, principalement par les étudiants. A Lima, les manifestations ponctuées d’affrontements violents avec les forces de l’ordre, de cocktails molotovs et de tentatives d’invasion du Congrès se répètent ces dernières semaines. Le 10 octobre, la présidente Dina Boluarte a été destituée, ce qui n’est « qu’une étape » selon nombre de révoltés.
Si les revendications explicites de ces mouvements parlent de justice sociale, de lutte contre la corruption ou contre la mauvaise gestion des services publics, nous ne pouvons que voir dans toutes ces protestations une remise en cause générale des conditions de vie qui sont imposées aux exploités de ce monde. Partout, ce qui est attaqué c’est l’État et sa bureaucratie, c’est le personnel politique (même celui qui se revendique historiquement « révolutionnaire » tel que les ersatz staliniens des différents Parti Communistes comme au Nepal) , c’est la bourgeoisie qui s’enrichit sur le dos des exploités, c’est la misère par les salaires dérisoires ou le chômage forcé, c’est les restrictions et le manque de ressources, c’est les flics qui protègent les exploiteurs à coups de matraques et de fusils, c’est le manque de perspectives futures dans ce monde de merde.
On peut déceler aussi une force anti-politique qui sous-tend en partie ces manifestations. Dans plusieurs de ces mouvements, comme au Népal, c’est le monde des politiciens en général, toutes orientations confondues, qui fut attaqué pendant un temps. C’est l’enrichissement généralisé de tous les bourgeois et des dirigeants qui fut remis en cause, comme en témoignent les attaques du Parlement ou des résidences de parlementaires. Pourtant, nous pouvons voir que les sirènes démocrates et leurs sempiternelles promesses de réformes, d’apaisement, de répression judiciaire des anciens décideurs, fonctionnent malheureusement toujours aussi bien. Au Népal, une nouvelle Première ministre a été choisie sur Discord (qui avait été un outil décisif dans le mouvement) après la chute du gouvernement, au Maroc les réformes promises par le roi ont mis en pause le mouvement, en Indonésie le mouvement est fini en attendant les aménagement promis, à Madagascar un technocrate a été nommé Premier Ministre, et au Pérou les oppositions en ont profité pour destituer la présidente, en attendant sûrement de prendre la place et régner à leur tour…
Le capitalisme et l’Etat, comme des serpents qui muent mais ne meurent pas, savent se réinventer constamment pour récupérer les espoirs les plus farouches et les intégrer. A tout prix, nous devons nous interroger sur les raisons qui permettent si facilement à la démocratie de récupérer des révoltes si offensives matériellement et de pouvoir réinstaurer une autre autorité qui ne changera rien à rien.
Soit-dit en passant, il est étonnant qu’en France, il y ait plus d’intérêt pour des députés en représentation médiatique sur des bateaux pour leur carrière que pour des gens qui attaquent leurs propres députés.
De l’Indonésie et du Népal à partout ailleurs, que vive la révolte contre le vieux monde !

Alerta Secte Mondiale ou Au secours pourquoi travail devoir

Courrier adressé à Mauvais Sang, reçu d’une autre planète :

Cher journal bâtard pour la révolution,
Nous vous écrivons pour vous alerter à propos d’une secte généralisée au niveau mondial qui sévit depuis plusieurs siècles et qui concerne la majorité des habitants de votre planète, d’où son enracinement. Sa généralisation et sa banalisation suffisent malheureusement trop souvent à masquer ses dynamiques complètement sectaires, enfermantes et obscurantistes. Un à un, nous voyons des terriens tomber sous sa dépendance. « Une secte se caractérise par une emprise mentale qui porte atteinte à l’équilibre moral, sanitaire, financier et familial d’une personne. La secte cherche à isoler, désociabiliser, endoctriner, déresponsabiliser une personne pour la pousser à une perte d’autonomie ou encore une perte financière », disent les Terriens. Mais alors pourquoi est-ce que le Travail n’est pas concerné par cette caractérisation, qui nous semble pourtant flagrante vue de loin ? Dès qu’un être humain se met à rejoindre le TRAVAIL, foi de zgobuluk, son équilibre psychique, physique et social est complètement affecté. Il peut perdre tout son temps à perdre ses liens, projets, amitiés et rêves qui existent en dehors du travail, mais ne peut en sortir qu’à condition d’en trouver un autre, tout en devant adhérer (ou en devant faire semblant d’adhérer) à une doctrine de valorisation absolue de cette secte éreintante, au nom d’un Dieu appelé tantôt PIB, tantôt Dette publique, tantôt Economie… La perte d’autonomie est flagrante, puisque les travailleurs sont soumis à une hiérarchisation qui les surveille et contrôle la moindre miette de leur temps, tout en les obligeant à suivre un parcours d’initiation ésotérique complètement débilitant : savoir-être, soft kills, entretien d’embauche, période d’essai, afterworks… Cette secte sacrifie et tue des milliers de personnes à travers votre planète tous les jours, et tout est fait pour que ne pas en faire partie soit une terrible condamnation financière. La dépendance et l’aliénation sont trop grandes, allez Terriens, détruisez le Travail, vite, vite vite !!!
PS : Nous avons été informés par sonde anti-travailliste qu’un week-end contre cette secte allait être organisé par le CAT (Collectif Anti Travail) à Paris dans les prochains mois. Il est évident que nous relayons avec beaucoup d’enthousiasme cette invitation auprès du journal Mauvais Sang et surtout de ses lecteurs.

Aucune liberté dans l’euthanasie

Alors que les personnes âgées sont entassées dans des EHPAD aux conditions de vie souvent pitoyables et moribondes ; alors que justement des discours anti-vieux se répandent au fil des années, notamment parmi les jeunes générations à qui on fait croire que ce sont les générations d’avant qui sont responsables de la misère écologique et non le capitalisme et ses industries ; alors que le travaillisme ressert ses vis partout où France Travail contrôle allocataires et RSAstes ; alors que les improductifs sont toujours plus fliqués ; alors que les maladies et accidents du travail viennent abîmer chaque jour davantage de vies ; alors que se mettre en arrêt maladie devient de plus en plus compliqué… on voudrait nous faire croire qu’il y aurait quelque part une sorte de liberté à mourir que l’État – cet État même qui nous pourrit la vie – viendrait nous octroyer gracieusement ? Mais de quelle liberté parle-t-on ? Celle de choisir librement de ne pas coûter un lit d’hôpital de plus à la société ? Celle de choisir librement de ne pas dépendre d’autrui ? Celle de choisir librement de sauver fictivement le PIB de la dette publique de ce putain de pays en renonçant à sa retraite, à des aides, etc ? Mais que raconte donc cette gauche qui vient nous dire que le droit à l’euthanasie est le nouveau progrès sociétal, à la suite du droit à l’avortement ? Quelle est cette arnaque qui n’arrange au fond que le capitalisme ? Qui a confiance dans l’État au point de lui confier un pouvoir de législation sur la mort ?
La gestion désastreuse de la pandémie de Covid, avec son manque de lit et son triste tri des vies effectué, aurait pourtant de quoi nous mettre la puce à l’oreille. La gestion à flux tendu des malades est toujours sur le fil de son débordement faisant appel aux pires « sauvetages » en fuite en avant du capitalisme : hiérarchisation des patients selon de multiples critères (improductifs ou non, nationaux ou non), et vautrage de ce fait dans un eugénisme parfois quasi cyniquement assumé, ainsi que dans une xénophobie crasse lorsqu’il s’agit d’écarter du soin ceux qui n’ont pas les bons papiers.
Mais ce qui nous surprend le plus dans ce fantasme libéral qu’a la gauche d’une émancipation par la mort médicale (et nous ne faisons volontairement pas de différence entre l’euthanasie et le suicide assisté ici), c’est que c’est cette même gauche qui nous alerte chaque jour contre « la fascisation du monde » et contre son « néolibéralisme ». Dans ce cas, à Jour-X avant le fascisme, ne serait-il pas plus raisonnable de s’abstenir de donner à un État fasciste en puissance les moyens légaux de tuer ses indésirables ?
Alors qu’un mauvais air de panique contre le vieillissement de la population circule, d’angoisse démographique, qui souvent contribue au renouvellement de théories eugénistes et réactionnaires, il serait salutaire d’empêcher que l’euthanasie vienne répondre à cette angoisse. Qui veut d’un monde où la mort est une solution démographique ? Les ennemis de l’émancipation, les gestionnaires fossoyeurs de désirs, de soin et de révolte.
Mais fallacieusement, l’euthanasie est présentée comme la suite logique du « mon corps, mon choix » par de nombreux adeptes souvent progressistes de cet arsenal mortifère. A l’inverse, ce parallèle est également tracé par la droite religieuse et réactionnaire qui s’oppose à l’euthanasie de la même manière qu’elle s’oppose à l’avortement (gloire à Dieu qui seul a droit de vie ou de mort sur l’embryon ou sur la personne). On pensait pourtant qu’à part chez les droitards, c’était un fait acquis qu’il n’y avait pas plus de « mort » provoquée lors d’un avortement qu’on ne peut parler de vie pour un germe de possible au sein d’un utérus… C’est pourtant en reprenant ce parallèle que les députés de l’Assemblée Nationale ont voté en mai pour un projet de loi relatif à l’euthanasie qui criminaliserait les opposants à cette dernière de la même manière que les opposants à l’avortement sont criminalisés. Il existerait par exemple un délit d’entrave qui sanctionnerait le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur l’aide à mourir. Mais tant que nos vies seront prises dans les rêts du capital, des injonctions à travailler, à produire, à consommer et à respecter les lois, tant que les vies seront cyniquement triées à l’hôpital comme partout ailleurs, il sera nécessaire de s’opposer à l’euthanasie. Dans les pays où cette dernière est légalisée, il existe sans cesse de terribles suicides qui ne correspondent pas à la figure érigée au départ en exemple du malade éclairé et consentant (souvent atteint par la maladie de Charcot – maladie-emblème de tous ceux qui ne l’ont pas mais qui y projettent leurs terreurs) : SDF demandant l’euthanasie au Canada pour ne pas passer l’hiver à la rue, dépression et autres troubles psychiques… avec l’argument de l’inclusion et de l’égal accès au droit, la liste des prétendants à l’euthanasie, même ensuite mineurs, ne fait que s’étendre. En même temps, tant qu’elle ne s’étend pas, comme le rappelle l’actrice et militante britannique sur les droits des handicapés Liz Carr dans son documentaire Better off dead ?, elle dit au niveau de la société toute entière que certains ont le droit de se suicider tandis que d’autres non. Ce double discours n’est évidemment pas sans effets sur ceux qui se savent pouvoir prétendre à une mort acceptée socialement. C’est la légalisation et la banalisation de l’infâme discours des biens-portants qui se disent « Si j’étais à ta place, je préfèrerais mettre un terme à ma vie… », « On doit pouvoir vivre dignement, c’est-à-dire pas comme toi »…
Cette conception mortifère de la liberté n’est en fait qu’un ultime élan de contrôle. Faute de n’avoir pu décider qu’on allait naître, alors maîtrisons au moins la date du terme… Mais que les adeptes du contrôle, que les députés faiseurs de lois pro-euthanasie s’euthanasient tous seuls dans leur Assemblée et nous foutent la paix !

Victoire ?!

Par le jeu des magouilles politiques, la gauche parlementaire ainsi que les syndicats s’applaudissent d’avoir gagné la bataille. Une grande victoire ! Rendez-vous compte, la suspension, pour quelques années, de la réforme des retraites ! Mais de quelle victoire s’agit-il ? Pour quoi, contre quoi ? Certes, pour quelques-uns, c’est toujours ça de temps récupéré sur leur vie, contre le temps travaillé qui devient, au fur et à mesure des années, de plus en plus épuisant et avec un corps toujours plus abîmé. Mais la défaite, c’est de se satisfaire de ça. Une suspension ? Une abrogation ? Une suppression ? Un amendement à la réforme ? Une contre-réforme ? Ces mots qui circulent comme de faux-espoirs enterrent définitivement le mouvement social d’il y a deux ans. Un mouvement qui, malgré les journées de mobilisation très importantes et les formes parfois innovantes, n’a pas su dépasser cette revendication du retrait pour l’étendre à une critique plus général du travail, à la façon dont on traite les corps au travail, à la place des vieux dans notre société, à celles des indésirables, en marge du travail et qu’on cherche à insérer. D’autres revendications avaient émergé, dans les slogans et dans les discussions, dans les assemblées et dans les textes. Mais deux ans plus tard, la victoire devient d’avoir une abrogation à l’assemblée nationale, ou au moins un vote sur le sujet, ou même juste une suspension de quelques mois… Une victoire pour la gauche parlementaire, en somme, une victoire de plus qui peut lui servir à s’ériger en porte-parole des luttes, alors que nous savons bien qu’au fond, elle n’est qu’un aspirant à nous gérer, à nous organiser et surtout à nous empêcher de trop déborder. Notre défaite, c’est de la voir se pavaner en se faisant passer pour la continuation de la révolte.
Il y avait pourtant, comme souvent, une sorte de ras le bol collectif durant les manifestations, contre l’intersyndicale, contre leur stratégie foireuse de grève perlée. Est-ce que tout a été pardonné, oublié en si peu de temps ? Comment peuvent-ils se permettre de recommencer la même chose sans suite à la journée du 10/09 et du 18/09 sans que ceux qui se mobilisent ne leur tombent dessus ? Comment tous les partis de gauche peuvent-ils avoir leur place dans les cortèges après s’être tous dissociés préventivement de la moindre violence des manifestants sur les JT de 20h la veille du premier jour ? Pire encore, comment la France Insoumise, cette gauche populiste et rance, peut-elle capitaliser sur le mépris de la gauche et de la social-démocratie, comme si les mots n’avaient ni sens ni conséquence ? Faut-il rappeler combien la FI n’est qu’un des multiples rejetons de la gauche, avec tout simplement un vernis mi-rouge mi-brun en supplément ?
 Il serait bon de se rappeler que tous les partis, sans aucune exception, veulent qu’on se réveille à 7h du matin pour aller bosser. Tous veulent plus de moyens pour la police, l’armée et construire de nouvelles prisons. Tous veulent redresser l’économie nationale et un retour à la norme après les temps perturbés des contestations. Et les mouvements sociaux manquent cruellement de méfiance envers ceux qui manifestent dans nos cortèges mais qui ont aussi bien une place dans les couloirs des ministères pour négocier leurs postes et leurs carrières. 
Alors pourquoi ? Est-ce que ce serait devant un monde qui vire tellement à droite, que même le milieu anti-autoritaire se met à déléguer tout son espoir dans un nouveau parti socdem et populiste ? Avec la même énergie qu’ils votent Retailleau pour ne pas avoir Bardella ? Comment ne pas voir que cette résignation est l’enterrement de tous nos espoirs révolutionnaires qui rêvent d’un monde débarrassé de l’État et du capitalisme ? 
Cette forme de contestation ne crée que de l’impuissance. Elle aspire notre force, fait de nous des pions qu’on compte pour savoir qui aura plus de temps de parole au perchoir. La séquence actuelle déplace la lutte au niveau des cabinets des ministères. C’est une échelle à laquelle nous n’avons aucune prise et où seuls les politicards peuvent jouer. Mais ce serait un échec d’attendre que se dénouent les blocages parlementaires pour se révolter. Transmettre tous ses espoirs dans l’attente des résultats d’une prochaine élection présidentielle ou législative, c’est renoncer. Au contraire, ce qu’il se passe illustre aussi très bien ce contre quoi nous devons nous révolter, jusqu’à ce que crève la démocratie, qui n’est toujours rien d’autre que l’organisation du pouvoir, et qui ne sert qu’à protéger l’État et le capitalisme.
Nous savons déjà ce que les 1000 prochains ministres proposeront, et nous sommes déjà enragés.