Comment se défendre face à l’auto-défense numérique ?

Pour une contribution à la critique des usages fétichistes de Signal

L’application de messagerie cryptée « Signal » est souvent présentée, à l’oral ou dans des brochures d’auto-défense numérique, comme l’outil de communication nécessaire à des échanges sécurisés entre militants, souvent sous la forme de boucles. Il n’échappera pourtant à personne que Signal n’est pas plus sécurisé que des listes mail, que des groupes Whats app ou Telegram puisque, premièrement, il est illusoire de penser que le renseignement n’employera pas un moment donné les moyens qu’il jugera nécessaire pour décrypter des conversations et puisque, deuxièmement, il est extrêmement simple, même pour un flic, de se retrouver sur une boucle (et bien plus simple que de s’infiltrer dans un lieu public !). Des feuilles circulent dans des AG pour y inscrire son numéro afin d’être ajouté à une liste, et il suffit qu’un militant en GAV donne accès à son téléphone pour que, ça y est, une conversation soit disponible aux yeux des flics. Quand bien même la vigilance des militants ferait que rien de trop crucial ne se discuterait sur l’application, restent les informations qui intéressent fortement les renseignements : qui parle à qui, qui est avec qui dans des boucles d’échange.
Malgré ces évidences à avoir en tête, Signal continue pourtant, trop souvent, d’être présenté aux uns et aux autres, comme une sorte de havre de paix hors surveillance. Des avocats demandent même à leurs clients de les appeler via Signal ! Ce havre de paix est absolument irréel et a tout du mythe, mais ce mythe a la dent dure puisqu’il répond à des besoins irrationnels de se sentir enfin protégé de toute surveillance, de pouvoir baisser la garde, de pouvoir être moins vigilant. C’est cet effet de relâchement de la garde qui est extrêmement dangereux, pour tout le monde, et qu’il nous faut critiquer. Tant que Signal apparaîtra ainsi, comme un pays en ligne où tout peut s’exprimer, des angoisses, des décompensations et des pétages de câble mettront en danger les militants. On a tous pu assister à des épisodes de paniques ambiantes, lors de moments de répressions, où une flopée de messages ne faisaient que donner des informations dangereuses à la police : « Toi, fais gaffe, t’étais à cette action non ? », « Pas moi », « Tu risques une perquisition », « Tu sais qui il faut prévenir ? », « Pas moi pas moi pas moi »… et c’est comme ça que, terriblement, des cartographies prêtes à être utilisées par les flics ont été lâchées, balancées en pleines vagues de dissociation et de pointage du doigt. Ce simple fait devrait suffir à nous donner envie de détruire toutes les boucles Signal, pas seulement pour soi, pour sa propre protection, mais surtout pour les autres, pour les luttes à venir.
Il est urgent de remettre en cause nos liens de dépendance envers Signal ou d’autres applications cryptées, car il s’agit bien de dépendance qui risque de nous aliéner complètement. Il y a des dépendances de l’ordre pragmatique : on utilise Signal pour prendre connaissance des différents rendez-vous militants, parfois seulement accessibles sur les boucles (mais ces utilisations sont les plus faciles à enrayer par d’autres façons de s’organiser, par des affiches, des tracts, des rendez-vous publiés en ligne) ; et il y a, plus complexe à détruire, ces dépendances irrationnelles qui font penser au rapport que les enfants entretiennent avec des doudous protecteurs. Signal est une sorte de doudou, d’amulette ou de fétiche, qui, comme ces derniers, ne protègent en rien du tout, mais joue le rôle de réassurance, quand bien même, cette fois-ci à l’inverse du doudou ou de l’amulette, il est créateur, amplificateur et diffuseur d’angoisses. N’importe qui se sent en effet autorisé à dire n’importe quoi, c’est-à-dire bien souvent des informations peu fiables, mal dites ou tronquées, que l’absence de réelle discussion ne permet pas de désobscurcir. Alors puisque Signal, comme un réseau social, est le lieu d’une multitude d’informations « en temps réel » qui passent pour nécessaires, les téléphones sont embarqués en manif, les yeux scrutent, angoissés, des flux de nouvelles informations sous la forme de bouillie généralisée (« 3 gardés à vue ! Ah non en fait zéro ! Ah non en fait 30 ! Des fafs ! Ah non des flics ! Là ! Ici ! Non ! Blablabla ! ») alors qu’il suffirait parfois d’attendre avec un peu de réflexion et de circonspection pour s’empêcher de dire des conneries à tout va qui impactent clairement la confiance que nous pouvons nous accorder les uns aux autres.
La dimension fétichiste de certains rapports à Signal sont liés au besoin de se sentir appartenir à une communauté : quand on a Signal sur son téléphone, qu’on a une adresse riseup et une jolie cagoule toute noire, que les trois servent plus à être arborés comme signes extérieurs plus que comme simples nécessités pragmatiques, c’est qu’on affiche qu’on « en est », on fait partie de ce petit monde appelé de ses voeux par la plaie appeliste qui, depuis ses premiers textes prophétiques, rêve de formes de vie qui font de la clandestinité une pure esthétique, une pure question de codes sociaux. Merde, l’autonomie et les luttes emmerdent le communautarisme ! Faut-il encore le rappeler ? Cherchons à nous organiser, à penser nos outils et nos moyens, et cherchons à les rendre partageables, appropriables, pour que les débordements grossissent publiquement de toutes parts !
Signal semble être un réel frein à la publicisation des moments d’échanges et d’organisations, puisqu’il est cet espace semi privé semi public (on ne sait pas trop qui est qui sur une boucle, il y a à coup sur des flics, et en même temps pas tous les militants puisque pas tout le monde n’a le smartphone connecté…), alors que le fait que certaines choses soient rendues publiques peuvent justement protéger face à la répression. Il y a par exemple une corrélation indéniable entre l’usage frénétique de Signal et l’absence d’efforts pour rendre publiques nos affaires judiciaires, jusqu’à en arriver à une situation extrêmement problématique : que les juges, les procs et les flics en sachent plus sur une condamnation que ses propres camarades…
Signal est aussi le lieu de toutes les lâchetés qui remplace la possibilité de réelles contradictions et embrouilles. C’est un condensé très agissant des espaces de couloirs où des enjeux de rumeurs et de prises de pouvoir pourrissent nos révoltes. Quoi de mieux que de se cacher derrière un pseudo sur une conv Signal plutôt que d’assumer ses positions et les désaccords devant ceux qui sont censés être des camarades avec qui on lutte?
Enfin, en plus de nous fragiliser face à la répression et d’empêcher les désaccords de s’exprimer, les boucles Signal fragilisent constamment des dynamiques collectives d’auto-organisation, quand une boucle devient le prolongement de moments de décisions collectives et que des clampins absents des moments collectifs remettent en cause, depuis on ne sait où, ce qui avait pourtant été décidé, élaboré, arrêté, lors de ces précédents moments physiques. Ces clampins peuvent très bien être des trotskystes, des démoralisés cyniques, des autoritaires, des fafs, jouant justement à casser les dynamiques collectives vitales, ou alors être tout simplement des mitigés ou de lâches libéraux qui se gardent toujours la possibilité de se retirer, au dernier moment, de processus collectifs pour aller faire un break à la piscine ou à l’équitation.
Signal est juste devenu la possibilité « d’en être », sans réellement participer à la lutte.