Ce que veut vraiment dire l’« externalisation de la gestion migratoire »
« — Eh ! Moré Adriani ! Grecs, Turcs ou Tartares, nous ne sommes que de pauvres hommes. La nation c’est un mot dont se parent deux sortes de gens : les très malins et les imbéciles. Malheureusement, il y a aussi un petit nombre de sincères et de naïfs qui sont de bonne foi, c’est grâce à eux que les frontières se maintiennent. Autrement, c’en serait vite fait du mot nation. »
Panaït Istrati, Kir Nicolas
Pour améliorer le taux d’expulsion des étrangers indésirables et optimiser le tri migratoire, le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne se sont mis d’accord le 1er juin 2026 sur un nouveau plan (règlement dit « Retour »), une réforme de sa directive de 2008. Cette réforme témoigne d’un fort durcissement de la politique migratoire européenne. Elle étendra significativement les pouvoirs de contrôle policier (notamment en permettant plus de fouilles et de perquisitions possiblement dans des domiciles privés ou des lieux d’hébergement associatifs) et augmentera le nombre d’exigences imposées aux personnes sans-papiers qui auront maintenant une « obligation de coopérer ». Elle généralisera davantage le recours à l’enfermement, avec un élargissement des motifs de rétention et allongera la durée de rétention maximale à 24 mois (contre 18 mois auparavant), qui pourra aussi concerner les mineurs isolés et les familles avec enfants ! S’ajoute à cela un affaiblissement des droits procéduraux par une réduction des délais de recours et la suppression de leur effet suspensif (en d’autres termes, une personne pourra être expulsée avant que sa contestation ne soit examinée par un juge), l’extension de la durée d’interdiction de l’UE jusqu’à 20 années, des possibilités d’obligation de résidence, ou la confiscation des documents d’identités, par exemple si une personne ne coopère pas. La dernière disposition, la mesure-phare de ce règlement, concerne l’externalisation de la gestion de l’immigration, qui désigne en fait le déplacement de la gestion migratoire de l’UE en dehors de ses frontières, en s’appuyant sur des accords ou des arrangements avec des pays tiers hors-Schengen, jugés « sûrs » par l’UE, pour construire des centres qui retiendraient des étrangers visés par une décision de retour (et non, pour l’instant, pour les migrants dont la demande est toujours en examen). Cette mesure, vivement plébiscitée aujourd’hui par plusieurs pays européens comme le Danemark, l’Autriche, la Grèce, les Pays-Bas ou l’Allemagne (qui se réunissent fréquemment à Bruxelles pour plancher sur son application), n’est pas nouvelle. Depuis 2016 et la Déclaration UE/Turquie, des sans-papiers sont renvoyés vers la Turquie depuis la Grèce, et en Italie, depuis 2023, des sans-papiers sont retenus ou expulsés via des CPR (les centre de rétention italiens) construits en Albanie. Même s’ils n’ont jamais été effectifs, des accords avaient aussi été trouvés ces dernières années par des pays membres avec des états hors-UE comme celui conclu entre le Royaume-Uni et le Rwanda : en échange d’aide financière, le Rwanda devait devenir un sous-traitant de la gestion migratoire pour le Royaume-Uni, ce dernier lui envoyant des sans-papiers et lui déléguant la responsabilité totale de l’examen des demandes d’asile pour être accueilli… au Rwanda, et non plus au Royaume-Uni. Les demandeurs d’asile n’avaient donc aucune possibilité de revenir au Royaume-Uni, pays qu’ils souhaitaient atteindre à l’origine. L’Ouganda, les pays des Balkans, les pays du Maghreb ou l’Ouzbékistan sont envisagés aujourd’hui en tant que possibles « pays tiers ». On peut donc s’attendre à la construction prochaine de centres de rétention dans des pays avec lesquels les retenus n’ont aucun lien et dans lesquels ils n’ont jamais eu aucun désir de s’installer.
L’argumentaire de défenseurs de cette externalisation s’appuie souvent sur le prétexte fallacieux de « sauver des vies », l’examen de la demande d’asile ou de titres effectué dans des pays tiers évitant en théorie aux migrants de dangereuses traversées. Les dirigeants européens ont apparemment le cœur sur la main ! C’est surtout tout l’inverse. L’UE a récemment félicité les « bons chiffres » de Frontex en 2025, avec une diminution des passages irréguliers (qui auraient diminué de 26% par rapport à 2024), notamment avec une nette baisse sur la « route Atlantique » allant de l’Afrique occidentale jusqu’aux Canaries. Cette diminution n’a en rien coïncidé avec une diminution de la mortalité migratoire. Dans la période allant du 1er janvier au 18 février 2026, au moins 550 migrants sont morts en cherchant à rejoindre les côtes européennes selon l’Organisation Internationale des Migrations, un chiffre jamais atteint aussi tôt dans l’année. Ce chiffre est une estimation minimale et pourrait être en réalité beaucoup plus lourd. Il s’explique en partie par une augmentation des distances à parcourir et donc des risques pris par les migrants. En raison de cette externalisation, avec notamment le financement des pays de départ comme la Mauritanie qui a bénéficié de 210 millions d’euros pour freiner les départs depuis ses côtes, les migrants africains utilisent des points d’embarquements de plus en plus lointain, par exemple en Gambie ou en Guinée (passant de 800 km à parcourir en bateau pour rejoindre les Canaries depuis la Mauritanie à 2400 km depuis la Guinée). De plus, car le fait de s’être déchargé de l’organisation des secours aux naufragés ne suffisait apparemment pas, les lois de plusieurs pays européens vont vers une limitation des possibilités d’action de secours par les organisations de rescousse, comme en Italie ou en Grèce où un arsenal juridique entrave leurs actions, faisant craindre que ces organisations ne repêchent bientôt plus que des corps sans vie. Et les méthodes de dissuasion traditionnelle type pushbacks sont encore utilisées quotidiennement en mer. Les migrants, pour des raisons diverses, bien souvent vitales, continueront de vouloir mettre pied à terre en Europe, et le seul effet qu’auront les projets de dissuasion de l’UE est d’augmenter les risques de mourir pour ceux-ci.
Loin des discours humanitaires d’apparat, l’objectif pour l’UE est de s’améliorer sur les difficultés qu’ont les États européens à renvoyer des personnes dans leur pays d’origine, représentant pour les obsédés des barbelés tout le prétendu « laxisme » de l’UE à propos de l’immigration. Expulser plus efficacement et plus rapidement. Elle permet surtout de réduire la visibilité des problématique posées par la gestion des migrants sur le sol de l’UE. De repousser un peu plus loin l’image de cette misère organisée, que les États ont toujours tenté de cacher. Il n’y a qu’à voir la localisation des CRA en France, souvent placés dans des endroits en périphérie des métropoles peu accessibles (comme le CRA de Vincennes, caché au milieu du bois du même nom) pour s’en convaincre. Ou à regarder l’abjecte barge de Bibly Stockholm utilisée de 2023 à 2024 au Royaume-Uni dans le port de Portland, où étaient parqués des centaines de migrants, comme un symbole de la volonté de l’État d’écarter au maximum la possibilité que les sans-papiers posent pied à terre par eux-mêmes sur le sol sacré de la nation avant d’être triés, comme à Ellis Island dans la baie de New-York à une autre époque. Cette fameuse externalisation est une étape décisive de cette même volonté : « Cachez cette misère que je ne saurais voir ». Une misère qui, malgré tous les efforts des États, n’est en réalité que trop visible pour chaque personne habitant dans une métropole européenne, la voyant chaque matin matérialisée par les tentes sous les ponts, par les longues queues devant les centre d’hébergement d’urgence ou les préfectures.
L’objectif (et l’obsession) de l’État vis-à-vis de l’immigration a toujours été la même : filtrer et contrôler. Les rengaines xénophobes répétées par les partis d’extrême-droite sur le fait d’expulser tous les étrangers sont de fait davantage un fantasme qu’une possibilité réelle. Depuis des décennies, petit à petit, l’Europe se rêve forteresse et pourtant les migrants continuent d’affluer. Rien de plus logique : le système concurrentiel qu’est le capitalisme n’a de cesse de créer des exclus, dont une partie se concentre en nombre dans les anciens pays colonisés par les anciens empires occidentaux, qui voient dans l’émigration en Europe une possible sortie de la misère, coûte que coûte. Les États européens eux, malgré les discours anti-immigration, y voient surtout des occasions de pallier à leur manque de main d’œuvre. Même les pays qui se veulent les plus offensifs contre l’immigration dans le discours, comme l’Italie de Meloni, ne peuvent se passer de régularisations pour bosser là où presque personne ne veut plus mettre les pieds, en toute hypocrisie.1 Ceci ne veut surtout pas dire que les migrants acceptés profitent d’une réelle stabilité : la tendance est de faire correspondre la durée du titre de séjour avec la durée du contrat de travail octroyée à l’arrivant. Pour le patronat national et l’État, l’immigré ne représente qu’une force de travail corvéable et jetable, à un point plus élevé que le prolétaire national. Il est l’outil essentiel dans la formidable flexibilisation du marché du travail censé régler le sempiternel problème de l’emploi et du chômage, alors que tout le monde a bien compris, même dans les pays les mieux lotis de ce monde de merde, que le plein-emploi n’est qu’une chimère (et dans tous les cas, pour les antitravaillistes que nous sommes, une perspective bien funeste si jamais elle était réalisable). Pourtant, les régularisations, aussi massives qu’elles soient, en plus d’être temporaires, laissent volontairement plein d’étrangers dans la clandestinité qui, elle aussi, est nécessaire à l’économie nationale. Des secteurs entiers de l’économie reposent sur la surexploitation des sans-papiers (BTP, restauration,…), contraints, par cette clandestinité organisée, d’accepter des conditions de rémunération et de travail diminuées par rapport au niveau légal. Business is business. L’externalisation de la gestion migratoire concrétise encore davantage l’idée de l’humain comme une marchandise, les États se refilant maintenant des migrants comme bon leur semble en fonction des besoins de leur économie. La gestion migratoire est d’ailleurs elle-même marchandise : les accords passés récemment instauraient un paiement réalisé par les États européens aux pays-tiers en échange de leur action de sous-traitance.
La dynamique de raidissement dans la gestion des migrations n’est pas qu’européenne, elle est mondiale, et s’accompagne évidemment d’un regain du nationalisme. On connait déjà bien ICE, la milice anti-immigration de Trump aux États-Unis, qui a d’ailleurs récemment expulsé 15 colombiens, envoyés en RDC. Le Japon a récemment durci ses conditions d’acceptation de travailleurs étrangers, notamment népalais, vietnamiens, indonésiens, venus travailler dans la construction, l’industrie ou la restauration. Le Chili a commencé la construction d’un mur anti-migrants sur sa frontière avec le Pérou. En Argentine, Milei a lancé des descentes de police pour chasser les migrants illégaux péruviens ou boliviens. La dynamique n’est pas que l’effet des États mais est maintenant aussi, et de plus en plus, le fait de mouvements populistes qui sortent dans la rue et ne se satisfont plus tellement d’être limités au discours. En Angleterre, en France, en Pologne et ailleurs, des groupes de fafs se sont déjà organisés pour organiser de ridicules opérations de refoulement de migrants et vantent la « Remigration », désirant se substituer aux États qui, selon eux, font preuve d’inaction en la matière. Début juin, en Irlande du Nord, des émeutes racistes et anti-immigrés ont éclaté à Belfast après que l’extrême-droite aient appelé à manifester en réaction à un fait divers et l’arrestation d’un refugié soudanais. En Afrique du Sud, ont lieu depuis plusieurs mois des manifestations anti-immigration avec des violences, ayant fait au moins 3 morts, visant les étrangers venant du Ghana, du Mozambique ou du Nigéria, accusés de la dégradation des services publics ou de l’augmentation de la criminalité, les obligeant à se réfugier dans des lieux religieux par peur pour leur vie ou même à être rapatriés dans leur pays d’origine, alors que l’État rejette la faute sur des problèmes de gouvernance dans les pays d’origines (ce que fait aussi l’UE). Les groupes anti-immigration sud-africains ont lancé un ultimatum : le départ de tous les sans-papiers du pays au 30 juin ou ils lanceront une grève à grande échelle. Quand les mouvements sociaux se mettent à vouloir forcer la main de l’État pour expulser plus d’étrangers, c’est que la décomposition est bien avancée…
La lutte pour la révolution se mène sur plusieurs terrains, ou plus précisément sur tous les terrains. Mais il en est qui sont particulièrement importants. Celui des frontières l’est. Parce qu’il révèle particulièrement à quel point la société dans laquelle nous vivons est inhumaine et hypocrite. Alors que la circulation des marchandises et des capitaux sur la planète s’accélère toujours plus, l’État impose un système qui contrôle toujours davantage les allées et venues des individus. Alors que des secteurs entiers de l’économie tiennent grâce à la surexploitation des sans-papiers, l’État organise leur clandestinité et leur harcèlement. Alors que les ravages de la guerre, de la répression politique, du changement climatique, de l’économie se multiplient et poussent toujours plus de personnes à les fuir, l’État dresse une liste de critères de plus en plus absurdes qui limitent les possibilités d’asile et décident de qui a mérité ou non le droit de vivre sans craindre pour sa vie. Alors que la colère gronde face à la misère et « l’austérité », causés par le système capitaliste et sa folle course au profit, la Nation et ses adorateurs tentent de la rediriger sur les étrangers, par le sempiternel mécanisme du bouc-émissaire.
L’apathie qui règne face à ce raidissement mondial de la gestion des frontières est déchirante et insupportable. Il est pourtant possible de sortir de ce marasme, en s’organisant, en intervenant. Face aux tentatives des États de noyer le poisson de la gestion migratoire, de pousser le plus loin du « débat public » les effets insupportables et matériels de celle-ci en la sous-traitant, en la cachant dans les périphéries ou dans d’autres pays lointains, il n’appartient qu’à nous de faire encore davantage éclater cette vérité révoltante, non pas en dénonçant ou en usant du misérabilisme chère à la gauche, mais en luttant. En allant porter la solidarité devant les lieux d’enfermement, en s’organisant avec les collectifs de sans-papiers, en amenant la conflictualité devant chez ceux qui participent au tri et à la gestion migratoire (institutions d’État, entreprises sous-traitantes dans la gestion et la construction des CRA ou associations partenaires de l’examen des dossiers…) !
Pendant le mois de mai à Paris, et en réaction aux évasions de retenus ayant eu lieu par plusieurs fois au CRA de Vincennes, des parloirs sauvages ont été organisés en solidarité avec les détenus. Frustrés d’avoir laissé le premier parloir se dérouler sans encombre 2 semaines auparavant, les flics ont, le samedi 23 mai, embarqué et mis en GAV une dizaine de camarades lors d’un nouveau parloir (qui sont ressortis sans encombre, tant les motifs étaient bidons). La répression n’a toujours qu’un seul but : décourager l’initiative, surtout dans des périodes où des accrocs dans la machine à expulser se font sentir, comme lors d’évasions. Il nous faut remettre les bouchées doubles, multiplier ces initiatives, pour ne pas laisser triompher cette société faite de barbelés, de fiches d’identité, de contrôle et de misère.
Solidarité aux retenus et aux évadés ! Pour un monde sans patrons, sans flics, sans nations, sans taules, et sans frontières !
1 Entre 2023 et 2025, l’Italie a attribué 450 000 permis de séjours temporaires pour combler la pénurie de main-d’œuvre.