La véritable arme de l’homme, c’est la main.
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En soi, la férocité avec laquelle l’arme est souvent utilisée (il suffit de penser aux massacres massifs ou aux exécutions, ou même à la banale obéissance aux ordres en ce qui concerne les militaires) est exactement en opposition avec la compréhension et la décision de ce que tu es en train de faire. Pas savoir quoi faire et faire sans savoir s’équivalent et sur la longue durée l’efficacité bestiale du militaire ou de l’assassin professionnel finit par arriver à terme.
A. Bonanno, À main armée
La répression est entre autres choses une temporalité pleine de vérité qui mérite notre attention car cela en dit long sur les perspectives de chacun. En témoigne la récente actualité autour de la mort du faf Quentin, et le festival de dissociation qui s’en est suivi. C’est à ce moment que les faux-amis de la révolution, partis et syndicats notamment, s’empressent d’afficher leur opposition à « la » violence, ou de rappeler qu’elle ne fait pas du tout partie de leurs méthodes. Il nous faut prendre au sérieux ce que signifie cette anti-violence et ce à quoi elle sert.
Ce concert de rejet de « la » violence est en premier lieu l’effet d’une idéologie, celle de la démocratie. C’est le produit d’une idéologie car la position anti-violence ne tient pas, et pourtant c’est celle que tous nos faux amis mais vrais ennemis de gauche n’hésitent pas à arborer lorsqu’il s’agit de prendre ses responsabilités face à la répression. Cette position ne tient pas car la violence existe, celle de l’État et du Capital, et que pour y faire face il est nécessaire d’en faire usage, ce qui renvoie cette position à une contradiction dans les termes. Être conséquemment contre toute violence nécessite d’être violent contre l’ordre et sa violence, ce qui empêche finalement d’être contre toute forme de violence. Si ces simagrées perdurent, ce n’est que le fait de la force de l’idéologie qui l’entoure, plus précisément son mythe d’une violence légitime, tellement légitime qu’elle n’est même plus pensée comme telle. Celles et ceux qui s’empressent de montrer patte blanche révèlent en réalité leur choix de se soumettre aux règles du jeu de ce monde, et leur abandon de tout désir de le transformer.
La démocratie a besoin de se représenter comme l’anti-violence lorsqu’elle organise notre impuissance. D’où la petite musique qui monte depuis quelque temps et qui chante que les antifascistes seraient les nouveaux fascistes. Ce qui passe pourtant pour une impossible confusion s’explique pourtant parfaitement du point de vue de la démocratie post-Seconde Guerre Mondiale : le fascisme est l’incarnation du Mal contre lequel elle s’est battue et il représente donc la violence illégitime. Tout usage de la violence hors des clous, fût-il antifasciste, est donc perçu comme un de ses avatars. Et ainsi les antifas sont frappés du sceau de l’infâme. Et si, en se dissociant de « la » violence, la gauche et l’extrême gauche participent à cette mascarade, c’est qu’elles en retirent aussi un bénéfice. Notre impuissance est la règle du jeu auquel ils se prêtent, et c’est bien ce qui les arrange. Rien de tel pour ensuite nous exhorter d’aller mettre un bulletin dans l’urne, d’adhérer à leurs partis et à leurs syndicats, ou de participer à leurs ridicules cortèges en rang d’oignons. Finalement, ceux qui sont contre « la » violence sont contre notre violence car ils vivent de notre impuissance. Le poids de cette domestication est tel qu’il pèse jusque dans nos rêves : en sommes-nous vraiment réduits à réclamer des dissolutions ? A s’organiser pour que la préfecture annule des manifs plutôt que lutter par nous-mêmes ? La seule victoire de l’annulation du C9M par l’État, c’est celle du maintien de l’ordre, pas la nôtre. La gauche nous demande de céder la lutte contre le fascisme à l’État au nom du front antifasciste, c’est-à-dire lui abandonner une partie de nous-même. On veut nous faire croire que mettre un bulletin dans l’urne serait une action plus conséquemment antifasciste que tabasser un faf.
Il est plus que d’actualité de penser la violence hors de la dichotomie fascisme/antifascisme : la nôtre, ainsi que celle de la démocratie, car c’est celle-là qui s’abat sur nous. C’est cette paix sociale forcée à coup de maintien de l’ordre qui n’a que pour but de nous réduire à l’impuissance, et qui n’y parvient que trop bien. C’est pour mieux séparer l’individu de sa puissance d’agir que l’État veut par tous les moyens frapper d’un anathème toute violence qui n’émane pas de lui-même, et c’est pour faire peser cette chape de plomb sur nos désirs qu’il a besoin que sa propagande contre « la » violence soit relayée par le plus grand nombre. Il s’agit de faire de nous des êtres des plus dociles, seulement bons à l’obéissance et à la revendication soumise.
Pour la révolution et contre leurs dissociations, devons-nous pour autant rechercher la violence pour la violence ? Nous ne sommes pas sortis de l’impuissance stérile dans laquelle la démocratie veut nous enfermer, à fantasmer la violence seulement parce qu’elle nous est interdite. Nous ne quittons pas le point de vue idéologique car cela revient encore à penser la violence de manière abstraite. Que cela passe par le fétichisme de la transgression ou la condamnation morale, la violence est toujours perçue hors de nous-même et de nos projectualités. Il y a dans cette maxime matérialiste disant que les moyens déterminent la fin bien plus qu’un avertissement quant aux aveuglements idéologiques qui voudraient faire feu de tout bois au nom de la cause. Cela dit aussi que la question de l’usage d’un instrument, d’un outil, d’un moyen, n’a aucun sens sans lien avec le projet dans lequel il est censé s’insérer. Il ne s’agit donc jamais vraiment d’être pour ou contre la violence, de la même manière que le choix d’user d’un marteau pour enfoncer un clou ne nécessite jamais de se positionner pour ou contre le marteau. Il est évident que la violence est nécessaire à la révolution car la révolution à laquelle nous aspirons est un projet destructeur, et dire cela n’est en réalité ne pas dire grand-chose sur l’usage que nous voulons en faire.
Que faire de toute cette violence sinon la révolution ?