Réflexions à partir de la critique de l’euthanasie d’Élisa Rojas

Dans un contexte politique où les défenseurs de la légalisation de « l’aide à mourir » rendent le terrain de l’opposition minée en l’associant de manière campiste à un point de vue nécessairement réactionnaire et religieux, le livre Pour mourir, tapez 1 de Elisa Rojas, paru le mois dernier aux éditions du Détour, est salutaire. Dans sa critique totale de la moindre légalisation de l’euthanasie ou du suicide assisté, nul argument religieux et nulle sacralisation conservatrice de la vie humaine, mais uniquement une suite d’arguments qui pointent judicieusement les dérives eugénistes et validistes inévitables à cette nouvelle législation. Comme elle le rappelle très bien, il suffit de regarder ce qui se passe au Canada, en Australie, aux Pays-Bas, et dans bien d’autres pays ayant légalisé durant ces dernières décennies une forme de suicide, pour voir qu’en très peu de temps, les morts sollicitées par des personnes handicapées et précaires, bien éloignées de la situation initialement prévue par la loi (celle du souvent fantasmé et romantisé malade en fin de vie au pronostic vital engagé à court terme, et aux souffrances physiques insoutenables et réfractaires à tout traitement) ne font qu’augmenter drastiquement d’année en année. Aujourd’hui, l’euthanasie représente tout de même 5 % des décès au Canada, et l’on peut véritablement parler de fuite en avant du dispositif. Les critères d’accès à la mort programmée s’élargissent inévitablement par souci d’inclusion et pressions lobbyistes, jusqu’aux mineurs dans certains pays, et l’on en arrive à des contextes politiques où il est bien plus facile, rapide et économique de se faire tuer que de se faire soigner. C’est ce qui se passera également en France dès que le projet de loi rédigé par les députés aboutira à sa promulgation, probablement après le vote final du 15 juillet : après confirmation de sa volonté en quarante-huit heures, on pourra mourir au bout de deux semaines, alors que les délais d’attente pour moult prises en charge ou institutions de soin peuvent prendre plusieurs années. Tout ceci en sachant qu’une grosse dépression peut prendre plusieurs années à être traversée… Bref, là où euthanasie et capitalisme s’allient, une forme de darwinisme social règne nécessairement : les plus fragiles ont des raisons-pressions socialement valables de demander la mort.
Tout comme Elisa Rojas, nous partageons le souci d’agiter une critique totale de l’euthanasie en rupture avec les argumentations réactionnaires et religieuses qui ne sont nullement notre point de départ. C’est depuis l’athéisme et la critique de l’État et du capitalisme que l’on entend refuser les dispositions légales autour de la mort programmée. Les religieux de toutes églises, prétendant défendre « la Vie » comme une valeur en soi (en profitant souvent pour joindre la critique de l’euthanasie à celle de l’avortement, ce qui est bien sûr fallacieux), n’ont en réalité que peu d’estime pour la vie réelle et matérielle, qu’ils sacrifient déjà par soumission à leurs dieux au nom d’une vie éternelle et paradisiaque. Les curés et les législateurs ont un même point commun haïssable, celui de juger la vie, soit depuis un arrière-monde divin, soit depuis un arrière-monde de chiffres et de productivité (que masque très mal le recours discursif au libre choix individuel). Il ne s’agit toujours que d’accoler des valeurs fantoches à la vie qui nous l’aliènent : que ce soit pour un Paradis ou pour une Société.
Mais là où notre critique diverge de celle d’Elisa Rojas, c’est dans le rapport à la gauche. L’auteur du livre s’adresse à la gauche défenseuse de l’euthanasie pour la convaincre de sortir de ce qu’elle appelle une « illusion libérale ». Elle enjoint la gauche à revenir à ses valeurs, à son essence, à un réel progressisme qui impliquerait de rejeter le projet de loi. Nous pensons qu’elle se méprend sur cette essence de la gauche qui, dans toute son histoire politique depuis le XIXe siècle, est largement compatible avec les fantasmes darwinistes et eugénistes. C’est même au nom de la diffusion du Progrès que les politiques coloniales étaient menées, comme mission civilisatrice, avec la gauche en tête. L’eugénisme n’est pas étranger non plus aux discours hygiénistes qui ont toujours ciblé les marginaux et les pauvres, eux aussi portés par la gauche institutionnelle. Le progrès, dès lors qu’il est considéré du point de vue de l’État, donc d’un point de vue gestionnaire, ne raisonne qu’en termes de statistiques et de négociation de la paix sociale. Cette manière de considérer le mouvement de la vie comme des catégories à maîtriser, que le pouvoir doit encadrer, mène à considérer un utilitarisme étatique qui ne se préoccupe pas des individus qu’il broie au passage, tant que le progrès est là, que les indices de développement économique sont au rendez-vous. L’intolérable marge d’erreur, sur laquelle repose fondamentalement, et à juste titre, la critique d’Elisa Rojas, fait partie de ce que la gauche sait parfois défendre, avec toute la froide rationalité que doit afficher une bonne gestion du gouvernement : « certes, il y aura inévitablement quelques erreurs de parcours dans l’euthanasie, singulières et isolées, mais bon, au nom de la majorité qui en aura légitimement besoin, laissons cette marge dans sa mort… ». On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, dira toujours le pouvoir, qu’il soit de droite comme de gauche, qu’il soit au pouvoir ou aspirant. La gauche au pouvoir cherchera à faire des économies dans le budget de la sécurité sociale, car les logiques capitalistes et étatiques de long cours dépassent les aménagements des différents partis politiques. Les arguments en faveur de l’euthanasie qui s’enracinent dans la promotion d’une « compassion », d’une « charité », dont Elisa Rojas rappelle combien les nazis l’ont utilisé, font également largement partie du logiciel de la gauche humanitaire. L’histoire du XIXème et du XXème siècle témoigne de cette intégration de logiques eugénistes dans les programmes politiques de la gauche : au moment du Front Populaire, l’eugénisme positif (associé à l’époque à la proposition d’un examen prénuptial obligatoire, à la vérification de non-maladie infectieuse pour être inscrit sur l’état civil pour pouvoir se marier, à la promotion de naissances « saines ») a reçu un fort soutien de la Gauche, et « à la fin de la décennie [années 30], un des points du programme officiel du Parti communiste français était la protection de la mère et de la famille et reprenait les termes de l’eugénisme nataliste d’avant 1930 ».1
Enfin et surtout, là où nous pensons que la gauche est vouée à traîner avec elle la logique de l’eugénisme, c’est au sein de sa consubstantielle valeur travail. L’intégration à tout prix des handicapés et des improductifs dans le mouvement de la société (à travers les ESAT, les dispositifs médico-sociaux où tout est fait pour faire rentrer le marginal dans la norme et le soumettre à de multiples contrôles) charrie l’idée selon laquelle une vie qui ne produit rien, qui n’est pas valorisée par le capitalisme, ne vaut peut-être pas la peine d’être vécue. La gauche maudit depuis toujours le « parasitisme » et l’oisiveté qu’elle associe en premier lieu à la bourgeoisie, et qui sont très vite fantasmatiquement associés aux vies qui coûtent à la sécurité sociale, surtout structurellement. Quand le populisme pointe à gauche pour des soucis électoraux, ce raisonnement dangereux peut être caressé dans le sens du poil.
Alors pour toutes ces raisons, c’est au contraire en rupture avec la gauche, avec son histoire et avec son logiciel, que nous pensons qu’une critique émancipatrice et révolutionnaire de l’euthanasie peut se déployer.
Il est temps d’agiter de l’air contre les défenseurs progressistes de l’euthanasie, et contre les pro-life réactionnaires ! Contre le progrès et contre la réaction, vive la révolution !
1 Schneider William H. L’eugénisme en France : le tournant des années trente.. In: Sciences sociales et santé. Volume 4, n°3-4, 1986. Handicap et politique sociale. pp. 81-114 (https://doi.org/10.3406/sosan.1986.1041)