Dear inner cop – dear comrades

« On arrête hier un voleur qui, pris en flagrant délit, dit effrontément aux gardes nationaux qui le conduisaient au poste :
– Dame ! Je croyais qu’il n’avait plus de commissaire de police.
– Au contraire, lui répond un de ses gardiens, il n’y en a jamais eu tant : nous sommes tous des commissaires de police depuis qu’il n’y en a plus. »
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Le citoyennisme fait peau neuve en ces temps troublés, grâce au désir général de sécurité, de communauté, d’intégration et d’identité. Dans le métro, on peut voir des campagnes publicitaires qui exhortent à la participation individuelle dans le bon déroulement de la vigilance généralisée, avec des slogans comme : « Pour arrêter un agresseur il faut du courage, mais surtout un téléphone » (avec un flic au bout du fil)  ; « Faire taire les insultes, sans prononcer un mot » (puisque tout sera mentionné dans un procès verbal) ; « Vous n’avez pas de ceinture noire de karaté, mais vous avez un pouce » (et deux ou trois matraques télescopiques prêtes à bondir). Sous couvert de la lutte contre le harcèlement sexuel dans les transports, l’État fait passer toutes ces incitations à la délation et à la vigilance citoyenne générale qui visera beaucoup plus en particulier les fraudeurs, les pickpockets, et les trainards des stations. Incitation on ne peut plus claire à se faire le relais de l’autorité policière pour garantir la sécurité individuelle et l’ordre. La délation, et son corollaire qu’est l’impuissance, invitent les flics à s’insinuer jusque dans le détail de nos vies. Chacun surveille chacun, mêmes les « attitudes suspectes » dans les transports en commun sont présentées comme un motif sérieux pour appeler les condés.
À l’école, ce n’est plus mal vu de solliciter l’autorité du professeur ou du personnel pour régler les conflits entre élèves, ou même de participer à la répression des éléments perturbateurs en balançant son camarade. Cette poucaverie est incitée et valorisée, dénigrant aux élèves la possibilité de régler leurs affaires ou d’élaborer leur rapport à l’autorité de manière autonome et responsable. On regretterait presque cette hantise de la délation propre à l’esprit soc-dem post Seconde Guerre Mondiale. Collaborer avec les autorités compétentes est vraisemblablement devenue la marche à suivre pour s’émanciper.
Au-delà de la délation, l’implication de chacun dans le maintien de l’ordre peut aller chez certains jusque dans le fait de se sentir investi des missions de la police à la place de la police. La chasse aux pickpockets jouit ainsi d’une certaine popularité ces derniers temps, et ce dans plusieurs métropoles à travers le monde. Elle est mise en scène, enregistrée et diffusée sur Youtube comme un divertissement gaguesque et viriliste. Ces justiciers du dimanche aspirent à s’improviser flic pour se lancer dans la chasse aux voleurs, pickpockets et aux escrocs. Le but est d’assurer une meilleure sécurité, que ce soit pour le porte-monnaie de touristes naïfs ou pour le chaland lambda, en humiliant publiquement, en agressant, ou même en dénonçant ces indésirables aux autorités. Toutes formes de techniques sont utilisées, allant de l’alerte publique à l’organisation de bagarre de rues, en passant par du spray de peinture rouge pour marquer l’individu aux yeux de la vindicte populaire et même du spray puant, reléguant ainsi l’individu marqué à l’état d’indésirable, de rat invité à repartir dans son trou. Ces vigilantes2 utilisent la transgression de la loi, des normes sociales et des valeurs morales, pour exciter l’indignation et le judiciarisme qui sont de puissants ferments communautaires. Après tout, rien de tel qu’un lynchage publique et populaire pour souder des liens ! Les flics peuvent être tranquilles avec un monde pareil.
Au fond, ce problème est celui de ces honnêtes gens prêts à faire étalage de leur vertu pour apporter sécurité, justice et ordre à leurs concitoyens, compatriotes, confrères et consœurs, et qui sont tous des gendarmes en herbe. C’est l’absence initiale de contrôle qui est une forme réelle de bienveillance. Avec l’aspiration à la sécurité communautaire, la camaraderie est aujourd’hui remplacée par la communion et la confiance par l’alliance. Cette alliance n’est plus accordée par principe comme postulat nécessaire à l’émancipation et à la perpétuation de la lutte, mais comme contrepartie obtenue sous condition de se conformer et de se soumettre à l’identité et aux valeurs de l’entre-soi. La « confiance » devient alors le résultat d’un marchandage, accordé par les uns envers les autres en échange de leur soumission réciproque à une vérification rigoureuse. Cette alliance est une sanction positive obtenue par le contrôle moral de tous sur tous, portant le nom hypocrite de « bienveillance » et de « soutien », alors qu’il ne s’agit que de surveillance et d’esprit de corps, où chacun est en réalité extrêmement vulnérable.
Ce serait un raisonnement simpliste et démagogique de dire que ce citoyennisme ne peut qu’être une velléité propre à l’extrême droite, voire même due à cette fameuse « fascisation » de la société. La formation de la Garde Nationale de 1790, sa résurrection en 1830, et la résurgence du civisme républicain en 1848 sont toutes des occurrences historiques d’initiatives de gauche qui tentent de « faire peuple » autour de nouvelles valeurs progressistes, voire révolutionnaires. En temps de crise et d’incertitude, les gauchistes n’hésitent pas à former des communautés d’honnêtes femmes et hommes ayant pour objectif la défense de leurs intérêts face à la vile racaille qui prolifère à l’ombre des renversements sociaux. Il y a toujours de bonnes raisons de former des milices, des patrouilles et des comités de salut public. S’il y a certainement des motifs racistes et xénophobes qui motivent les chasseurs de pickpockets dans les différentes capitales du monde, cette traque des indésirables est portée également par la gauche, qui la justifie cependant par une autre morale, une autre norme. Après tout, ces vils faquins pourraient bien voler le porte-monnaie des honnêtes prolétaires qui vivent humblement de la vente de leur force de travail, et ça, franchement, ça se fait pas. Au pilori ! De tous bords, la démocratie traque inlassablement la mauvaise herbe, en usant tour à tour de motifs différents, mais qui résultent tous dans des relations sociales gestantes de logiques policières. « Républicains, soyez dignes de ce nom ! Sachez vous garder vous-mêmes ».
Plus généralement, si dans les manifs et sur insta, on entend ou on lit souvent des « ACAB » et des critiques de l’institution policière, la critique des logiques policières de fond est en revanche généralement oubliée. Le problème avec le fait de vouloir se débarrasser des flics sans vouloir se débarrasser de la logique sécuritaire est qu’on se retrouve très vite à vouloir auto-organiser la police. N’en déplaise aux aires à prétention subversive, toute perspective réellement anti-autoritaire, c’est-à-dire fondée sur des rapports de camaraderie et non de partisans, est empêchée par de tels fonctionnements. Par exemple, il est difficile d’établir des dynamiques de lutte de long terme à partir d’une occupation lorsque les premiers réflexes de militants présents sont de mettre en place un S.O. pour veiller au bon déroulement des relations humaines ou des patrouilles de nuit. C’est aussi, dans le fond, une logique sécuritaire qui prévaut dans l’instauration d’équipes spécialisées dans la prévention et la gestion des violences sexuelles dans les espaces militants, justifiée toujours par un climat de suspicion généralisée expliquant qu’il y aura forcément des agressions dans l’espace militant en question. Partir du principe, avant même de connaître les gens avec qui on lutte, qu’il y a forcément parmi nous des futurs agresseurs, c’est créer un climat de défiance dans des espaces collectifs où l’on est censé pouvoir compter les uns sur les autres. Ces réflexes de contrôle reconduisent alors les logiques du monde dans lequel nous vivons et annulent donc par là même d’autres possibles émancipateurs. Avec un tel degré de méfiance dans les rapports humains, comment faire un saut dans l’inconnu ? Comment lutter contre l’existant, si l’on se suppose entouré d’ennemis à l’endroit même où où l’on se rassemble pour lutter ? C’est refuser le postulat minimal de confiance et de camaraderie nécessaire à l’établissement de rapports d’émancipation. Ce postulat n’est cependant pas un acte de foi aveugle. Il a ses complexités d’application dans la pratique dont il serait fastidieux et inintéressant de lister exhaustivement les différentes déclinaisons possibles sous peine de faire un manuel de bonne conduite en milieu militant censé répondre à tout théoriquement, de manière idéelle, sans lien avec l’expérience, qui elle, est essentielle pour répondre à ces problématiques. L’incertitude est ce qui arrive avec des relations humaines libres et donc non régulées par une autorité supérieure. Les anti-autoritaires sont-ils alors condamnés à subir un dilemme entre une liberté prédatrice où les uns seraient en danger au contact des autres mais pourraient effectivement lutter, et une sécurité incapacitante qui assure un contrôle des rapports humains mais en inhibant la constitution d’une force collective vive ? Il est évidemment hors de question d’avancer l’idée que des rapports prédateurs, agressifs ou dominateurs (qui malheureusement ont existé et existent encore dans les espaces militants) seraient à tolérer ou à nier au nom de l’efficacité de la lutte. Cependant ce dilemme n’est-il pas au fond deux aspects de la même chose : croire que la responsabilité envers ses camarades se confond nécessairement avec des logiques sécuritaires. La sécurité est l’ennemie de la responsabilité : c’est parce que les personnes se reposent sur des délégations spécialisées chargées du maintien de l’ordre qu’elles peuvent n’en avoir rien à faire de ce qui arrive autour d’elles, et c’est parce qu’elles sont indifférentes à ce qui se produit autour d’elles qu’il peut y avoir nécessité du recours à du maintien de l’ordre. C’est l’isolement et l’impuissance de chacun qui impliquent le joug sécuritaire sur tout et réciproquement. L’ordre est un mode d’organisation impersonnel qui a pour caractéristique de pouvoir se reconduire automatiquement par inertie : des gens qui vivent dans un ordre peuvent tout à fait mener leur vie sans avoir à prendre part à aucun moment dans son maintien. L’ordre est donc le jumeau de l’irresponsabilité. C’est précisément le climat de suspicion généralisée, évoqué plus haut, qui justifie idéologiquement l’appel à la spécialisation par une instance du maintien de l’ordre, et donc l’installation de l’impuissance et de la neutralisation de la capacité d’agir de chacun. En somme, faire des S.O. etc., c’est croire un peu, au fond, qu’il y pourrait y avoir des bons flics, qui s’occupent uniquement des « bonnes » répressions. Que les gens qui veillent au grain sont des gens biens, alors que leur tamis coupe tout le monde de la participation active à la vie qui se tisse dans l’imprévu d’un mouvement. Le soin des relations implique tout le monde sur un mode de confiance en soi et dans les autres ; dans leur capacité à intervenir en cas de problème, à oser s’emparer de la vie collective sans la retirer des mains de tout ou partie du groupe en instaurant un nouvel ordre, une nouvelle police, de nouveaux juges. Prendre soin des relations entre camarades devrait être une affaire qui concerne tout le monde et pas seulement une équipe spécialisée, mais pas sous le mode de la méfiance de tous contre tous.
Il n’est pas surprenant que cette méfiance généralisée rende le milieu anti-autoritaire impuissant, puisque c’est du maoïsme que nous vient la riche idée d’« abolir » la police pour la remplacer par des milices populaires partant à la chasse à l’ennemi intérieur. D’abord les propriétaires terriens durant la réforme agraire de 1950, puis les « droitiers » durant le Grand Bond en avant, et enfin les intellectuels durant la révolution culturelle des années 70 : Mao fait feu de tout bois pour maintenir le pouvoir en place et diviser son peuple. Même la garde rouge utilisée pour chasser les « ennemis de la révolution » sera ensuite congédiée dans les laogaï car trop menaçante pour le pouvoir. Finalement, l’ennemi intérieur sert le pouvoir plus qu’il ne le menace. Ou devrait-on dire que sa menace est une bénédiction pour ceux qui veulent maintenir leur emprise ? À l’époque, il fallait bien penser à faire son autocritique si l’on ne voulait pas être suspecté de ne pas avoir assez déconstruit ses appétits bourgeois. Aujourd’hui, ce sont les autoritaires du milieu qui jouissent de ces appétits de sécurité et de cette méfiance diffuse pour enjoindre tout le monde à bien respecter leurs règles pacificatrices (« On a décidé que toute dégradation était interdite dans l’occup’ ! ») ou pour recréer un SO ou une équipe de petits miliciens interne aux occupations ou autres espaces de lutte dès qu’ils en ont l’occasion. Les autoritaires instrumentalisent d’ailleurs la plupart du temps les peurs les plus vives et tétanisantes (comme les VSS) pour justifier l’instauration de services d’ordre. Dans la pratique, le SO va surtout s’occuper d’empêcher tout débordement (casse, dégradations, vol…). Faudrait-il rappeler que la police qui doit s’occuper des affaires de viol est la même que celle qui s’occupe des voleurs, des militants, des marginaux etc (et c’est la même qui tabasse et qui viole dans ses comicos…)
Ne laissons pas la crainte envahir nos relations avec tous ceux que nous ne connaissons pas encore et que nous ne connaîtrons jamais vraiment. Prendre soin des autres, et avoir confiance dans la capacité d’action de chacun, est le meilleur moyen de ne pas sombrer dans la peur qui nourrit le désir de sécurité. Il est encore possible de faire exister des rapports de camaraderie où s’expérimente la solidarité, sans s’en remettre au maintien de l’ordre ou à la spécialisation. Que la révolution déborde nos relations sociales.

1 Journal des Villes et des Campagnes, 6 mars 1848.
2 On parle de « vigilantisme », un terme qui vient des pays anglo-saxons, ce qui a l’avantage contrairement au terme « citoyennisme » de resserrer la focale sur la pratique du maintien de l’ordre par des personnes n’ayant légalement pas le droit de le faire.